La Commission européenne vient de présenter sa toute première stratégie de lutte contre la pauvreté, affichant l’ambition d’éradiquer la pauvreté dans l’UE d’ici 2050. Nous saluons la publication de cette première stratégie, résultat de 35 ans de plaidoyer mené par EAPN Europe et ses partenaires. Roxana Mînzatu, Vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée des droits sociaux, des compétences, des emplois de qualité et de la préparation, l’a rappelé : cette stratégie naît dans un contexte d’urgence où 93 millions d’Européens (1 sur 5) sont menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale, dont 19 millions d’enfants. La Commission pose un cadre et appelle les États membres à élaborer des stratégies nationales et locales de lutte contre la pauvreté, alors même que nous n’avons plus de stratégie propre en France. Toutefois, nous alertons sur le risque que les intentions affichées ne se traduisent pas concrètement si elles ne sont pas accompagnées de moyens contraignants et d’une protection réelle des acquis sociaux.
La Commission structure son action autour de trois priorités : le logement, l’emploi et la protection des enfants.
1. Le Logement
La Commission reconnaît que 31,1 % des ménages à bas revenus sont surchargés par les coûts du logement. Elle prône ainsi le modèle « Logement d’abord » et inclut dans la stratégie une proposition de recommandation du Conseil sur la lutte contre l’exclusion liée au logement, pour aider les États à accroître le logement social. Elle propose également un système d’alerte rapide pour les personnes à risque, notamment celles endettées.
L’articulation avec le « Plan européen pour le logement abordable » de fin 2025 reste floue. Nous craignons que la priorité au « logement abordable » ne se fasse au détriment du logement social, diluant les besoins des plus précaires dans le logement intermédiaire. De plus, le projet de loi français prévoyant de repousser l’interdiction des passoires thermiques (F et G) contredit l’élan européen vers la rénovation énergétique. Cela pénalisera directement les factures d’énergie des ménages pauvres alors que la stratégie prône la résilience climatique.
2. L’emploi de qualité
Avec 16 millions de travailleurs pauvres en Europe et 50 millions de personnes hors du marché de l’emploi (femmes, jeunes, migrants), la Commission veut lancer une consultation des partenaires sociaux pour des mesures d’activation efficaces. Elle met l’accent sur l’accès à des emplois de qualité, le soutien au revenu et l’accès aux services essentiels. Elle prévoit une recommandation en 2027 pour lutter contre la pauvreté au travail, qui touche 8,3 % des travailleurs de l’UE.
L’emploi ne permet de sortir durablement de la pauvreté que s’il est de qualité. Nous demandons que l’Europe veille à ce que les réformes nationales ne précarisent pas davantage les publics les plus vulnérables, comme le projet de loi français ASU, qui pourrait fragiliser 1,3 million de Français parmi les plus pauvres.
3. Enfants, jeunes et approche par cycle de vie
La stratégie reconnaît que la pauvreté doit être combattue de l’enfance au grand âge. En effet, 1 enfant sur 4 est à risque en Europe. L’innovation majeure est la création d’une « Carte Garantie Enfance », une plateforme permettant aux autorités de savoir exactement à quels soins et soutiens chaque enfant a droit.
La fin du cantonnement des 5 % du FSE+ pour la Garantie Enfance inquiète. Le succès de cette carte dépendra de la volonté des États de mobiliser des fonds au-delà du seul FSE+.
Sur les points qui intéressent tout particulièrement EAPN France, la création de coordinateurs nationaux de lutte contre la pauvreté et d’un forum de consultation structuré pour les personnes en situation de pauvreté constituent des avancées notables pour améliorer la coordination et la représentativité.
4. Nos exigences pour une stratégie ambitieuse et concrète
Pour que l’objectif d’éradication de la pauvreté en 2050 devienne une réalité, nous exigeons que :
- Le prochain budget de l’UE prévoit des fonds dédiés pour les droits sociaux, incluant le soutien au logement social, afin d’éviter une réallocation des fonds vers la défense ou la sécurité. En effet, bien que la stratégie mentionne la mobilisation du FSE+ (142 milliards d’euros) et de la Facilité pour la Reprise et la Résilience (577 milliards d’euros), aucun budget additionnel ou fléchage nouveau n’est clairement alloué spécifiquement à cette stratégie.
- La stratégie traite davantage les causes structurelles de la pauvreté et de l’exclusion sociale.
- Le futur forum de consultation structuré (2027) pour les personnes concernées ait un poids décisionnel dans le suivi de la mise en œuvre.
- L’UE impose des objectifs clairs et contraignants pour les stratégies nationales de lutte contre la pauvreté, afin que chaque pays soit tenu de délivrer des résultats mesurables.
Cette stratégie est une première historique que nous saluons. Elle reconnaît le caractère multidimensionnel de la pauvreté et donne une place centrale à la prévention dans l’éradication de la pauvreté. Mais comme l’a souligné Roxana Mînzatu, « si on n’est pas ambitieux, il n’y a pas d’action ». Nous resterons mobilisés pour que les ambitions de cette stratégie se traduisent par des actions concrètes, améliorant réellement la vie des 93 millions de citoyens oubliés de la croissance.