Un budget de l’UE pour les personnes en situation de pauvreté ou pour nos industries de défense et de sécurité ?

En mai, la Commission européenne, le Conseil européen et le Parlement européen ont commencé à négocier le prochain budget européen. Ce sera l’un des plus grands enjeux politiques à Bruxelles au cours de l’année prochaine. L’établissement du budget de l’UE est un processus intrinsèquement politique qui a des implications durables pour les 118 millions d’Européens vivant dans la pauvreté. Là où nous mettons notre argent en dit long sur ce que nous priorisons politiquement, sur le sens donné au projet européen.

Les personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale dans toute l’Europe nous disent à maintes reprises ce dont elles ont besoin et ce qu’elles veulent : des investissements sociaux dans l’éducation, la santé, la protection sociale. Elles ne veulent pas que leurs enfants s’endorment la faim au ventre. Elles ne veulent pas compter sur les banques alimentaires – comme le font de plus en plus de citoyens européens. Elles ne veulent pas être dans le 10% des Européens qui travaillent mais vivent encore dans la pauvreté. Elles veulent des emplois qui leur permettent d’échapper à la pauvreté.

Alors que la Commission proposait le renforcement indispensable des moyens consacrés à la lutte contre la pauvreté et à l’exclusion sociale à travers, principalement, grâce au Fonds social européen +, l’orientation donnée est préoccupante. Elle comprend une réduction de 7% des fonds de cohésion, une augmentation de 22% du budget de la défense (13 milliards d’euros), de la sécurité (augmentation de 40%) et de fortes augmentations pour la protection des frontières.

La Commission a appelé cela « un budget qui protège et responsabilise ». Mais qui, ou quoi, protège-t-il et responsabilise-t-il ? L’orientation choisie est celle d’un budget qui protège et responsabilise «notre» sécurité, « nos » frontières et « nos » industries de défense, plutôt que les presque 25% des Européens vivant dans la pauvreté. Cela pose de grandes questions sur l’avenir de l’Europe, notamment dans le contexte de préparation de la stratégie de lutte contre la pauvreté que le Gouvernement français doit présenter dans les prochains jours.

Ce n’est pas le message politique que nous devrions envoyer à nos citoyens, aux personnes en situation de pauvreté. L’éradication de la pauvreté et l’inclusion sociale relèvent de l’intérêt général et doivent être considérées comme les priorités politiques les plus élevées. Nos dirigeants politiques doivent le reconnaître lors du Conseil européen des 28 et 29 juin, en insistant sur le fait que le budget de l’UE finance de façon suffisante les politiques sociales, la protection sociale et les services publics essentiels à la lutte contre les inégalités, la pauvreté et l’exclusion sociale. Concrètement, cela signifie qu’au moins 30% du fonds «FSE +» proposé doit être dédié à ce combat.

Alors qu’il est prometteur que la Commission explore de nouvelles voies pour trouver des ressources supplémentaires, il ne faudrait pas exclure la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales (qui coûte à l’Europe entre 50et 190 milliards d’euros par an) dans les propositions de financement du budget de l’UE et au contraire renforcer les efforts européens pour combattre ce fléau. Une taxe européenne sur les transactions financières et une action européenne coordonnée contre l’évasion fiscale sont nécessaires pour que les multinationales paient les impôts qu’elles doivent dans les juridictions concernées. Cela permettrait de disposer des ressources nécessaires pour financer la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale en Europe.

La réduction des fonds de cohésion est inacceptable. Nous devons résister au slogan «TINA» (There Is No Alternative) avec d’autres options politiques. L’investissement social ne devrait jamais être considéré comme une dépense excessive. Il devrait plutôt être déduit du calcul du déficit public – cette dépense est bonne pour tous les Européens et un pré-requis pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Investir en amont dans cette lutte a pour résultat une moindre dépense d’argent pour contrer les conséquences de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Le Conseil et le Parlement doivent relever le défi et assurer un budget qui donne la priorité aux personnes plutôt qu’à la défense. Pas un centime de moins pour le social, pas un centime de moins pour la politique de cohésion.

Le Réseau Européen de Revenu Minimum (EMIN) a voyagé à travers l’Europe avec 2 bus, visitant 32 pays pour sensibiliser l’opinion sur l’importance pour toute la société de régimes de revenu minimum adéquats, accessibles et responsabilisant. Pour tous ceux qui en ont besoin, aussi longtemps qu’ils en ont besoin, assez pour vivre dignement et participer pleinement à la société, adaptés au coût de la vie dans tous les pays européens. Le budget de l’UE devrait suivre et soutenir cette direction. Parce que personne ne mérite moins, et tout le monde en bénéficie.

EAPN France fait partie du Réseau européen anti-pauvreté (EAPN), la plus grande plateforme d’organisations anti-pauvreté en Europe, représentant plus de 6000 organisations dans 31 pays, travaillant avec et pour des personnes ayant une expérience directe de la pauvreté.

Pour plus d’informations, contactez EAPN France www.eapn.fr