Dans moins d’une semaine, auront lieu les élections européennes dans les 28 pays de l’Union. Celles-ci détermineront le choix de la Commission européenne. Justement, quel est le bilan de la dernière présidence, celle de Juncker ? Eléments de réponse avec Guy Janvier, le président de la délégation française de EAPN, le réseau européen anti-pauvreté.

tsa: Guy Janvier, vous êtes président d’EAPN France. Pouvez-vous nous présenter cette instance ?
Guy Janvier: European Anti Poverty Network, autrement dit le réseau européen des structures anti-pauvreté, a été constitué dans les années 1990. Jacques Delors, le président de la Commission d’alors, souhaitait avoir des interlocuteurs dans la société civile sur les questions nationales. C’est ainsi qu’a été créé le réseau EAPN. Dans certains pays comme le Portugal, l’Espagne ou l’Irlande, EAPN est l’interlocuteur des pouvoirs publics sur toutes les questions de pauvreté. En France, EAPN joue d’une certaine manière le rôle de commission Europe du comité Alerte. En sont membres les grandes associations comme le Secours catholique, l’Armée du salut, les petits frères des Pauvres, etc. EAPN fait du lobbying auprès du Parlement et de la Commission pour faire avancer des dossiers.

Comment EAPN est-il financé ?
Pour payer les dix salariés de l’organisation, nous recevons un financement de l’Union européenne et les cotisations de nos membres présents, il faut le souligner, dans l’ensemble des 28 pays. Nous aurions préféré recevoir des financements de mécènes, mais cela n’a pas pu se faire. Précisons que notre financement par les instances européennes ne nous a jamais conduit à nous auto-censurer. Nous jouissons d’une totale liberté d’expression.

Alors justement, quel bilan faites-vous de la dernière mandature de la Commission ?
Nous devons constater qu’il y a un échec de la stratégie 20/20. De quoi s’agit-il ? En 2008, l’Union européenne s’est engagée à réduire la pauvreté. A l’époque, l’UE comptait 120 millions de pauvres. L’objectif était de diminuer en 2020 ce nombre de20 millions. Au lieu de quoi, nous comptons 127 à 128 millions de pauvres, ce qui marque une augmentation. En Europe, l’indicateur Arope est utilisé pour mesurer la  pauvreté. Il comprend trois critères : le fait de toucher moins de 60 % du salaire médian, le niveau du panier de la ménagère et le nombre d’emplois par foyer. Avec cet indicateur, le taux de pauvreté est de 41 % en Bulgarie et de 35 % en Grèce. La France se situe à 17 % (contre 13 à 14 % pour le seul paramètre des 60 %) alors que l’Allemagne qui a pourtant un taux de chômage faible monte à 20 %.

Pourquoi la réduction de la pauvreté n’a pas été au rendez-vous ?
Disons-le clairement : la théorie du ruissellement ne marche pas. Elle ne permet pas de réduire les inégalités. La lutte contre la pauvreté n’a été qu’un affichage de la Commission de Monsieur Juncker. Lors de sa prise de fonction, le président de la Commission avait pourtant indiqué qu’il ferait du combat contre la pauvreté une priorité. Il voulait recevoir “un triple A” sur les questions sociales.

Rien ne trouve grâce à vos yeux ?
Bien sûr que si, nous avons applaudi l’adoption lors du sommet de Göteborg en 2017 du socle européen des droits sociaux. Quatre points sont particulièrement notables dans ce socle. D’une part, il prévoit l’instauration d’un salaire minimum dans chaque pays. Actuellement, quatre ou cinq membres n’en ont pas, comme le Danemark ou la Suède. Récemment, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont mis en place un revenu minimum. D’autre part, le socle prévoit la présence d’un revenu minimum dans chaque pays. Par exemple, en Grèce, il n’en existe pas. C’est vrai que la Commission n’a pas les moyens de contraindre les Etats à se doter d’un salaire et d’un revenu minimum. Pour autant, je considère que les questions sociales progressent en Europe.

Comment cela ?
La situation en Bulgarie et en Roumanie, les deux pays les plus pauvres, a tendance à s’améliorer. La coordination des régimes de sécurité sociale entre les 28 pays est en place, pour faciliter les déplacements en Europe. Sur l’égalité homme/femme, des progrès ont été enregistrés. Je ne veux pas être trop pessimiste pour ne pas désespérer Billancourt.

Quels sont les deux autres points notables du socle européen des droits sociaux ?
Ce texte prévoit des conditions d’indemnisation du chômage correctes. Tout pays doit s’en doter. D’autre part, le socle européen prévoit de ne pas intégrer les investissements de nature sociale pour la règle des 3 % (1). Tout cela est très bien sur le papier, mais rien n’a été mis en oeuvre. Les projets de directives, à commencer par celle sur les travailleurs détachés, restent dans les placards de Bruxelles. Donc nous attendons que ce socle soit enfin traduit en actes !

Au niveau français, vous avez participé à une mobilisation associative “Pour une Europe solidaire”. Quels en sont les objectifs ?
Quarante grandes organisations françaises se sont retrouvées sur un texte commun qui a été présenté le 15 mai à Paris en présence de 200 personnes. Il s’agissait d’interpeller les candidats sur plusieurs points. En particulier l’accès effectif aux droits fondamentaux (logement, alimentation), une politique digne et solidaire pour les réfugiés (n’oublions pas que 14 000 ont péri noyés dans la Méditerranée) et bien sûr la lutte contre la pauvreté.

(1) Dans chaque Etat, le déficit public annuel ne doit pas excéder 3 % du produit intérieur brut (PIB)

Interview par Noël Bouttier,

journaliste à travail social actualités (tsa)

20/05/2019

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